Déjà Française en d’autres siècles

Lorsque j’ai eu pris la décision, fin 1971, d’aller à Auroville (en théorie pour un an seulement, mais en réalité probablement pour y vivre), juste avant mon départ en juillet 72 j’ai fait instinctivement quelque chose d’inattendu et à franchement parler, d’incompréhensible: refusant même la présence de mon jeune compagnon de l’époque, j’ai pris ma petite 4L déglinguée, et je suis allée faire le tour des châteaux de la Loire. Sans savoir le moins du monde pourquoi. Mais je sentais qu’il était important, impératif que je le fasse, avant de quitter la France pour longtemps.
C’était très bizarre, je me sentais comme en train d’accomplir un pélerinage, et pourtant  je ne comprenais pas en quoi c’était un pélerinage: je n’avais visité la plupart de ces châteaux qu’une fois, longtemps avant, encore petite fille, pendant un séjour en France avec mes parents et ma soeur aînée, des vacances entre deux séjours en Afrique. De cette première visite je n’avais gardé qu’un souvenir grandiose, mais très vague. Qu’est-ce qui me prenait donc, alors qu’il me restait si peu de temps avant de partir pour Auroville, de soudain laisser tomber mes préparatifs et, toutes affaires cessantes, de me précipiter sur les routes de Touraine et de visiter l’un après l’autre, systématiquement, tous ces hauts lieux de l’architecture et de l’histoire françaises?!?
Tout à fait consciencieusement, mais dans une sorte d’état second dont je n’avais jamais eu l’expérience avant, pendant plusieurs jours je suis passée d’un château au suivant, sans autre émotion qu’une nostalgie étrange, inexplicable, et pourtant aiguë, quelque part au fond de moi.
Et puis quand j’ai eu terminé, la vie a repris son cours, et très vite toute l’aventure du voyage et de mes premières années à Auroville m’a fait oublier cet épisode sidérant vécu comme entre parenthèses.
C’est beaucoup plus tard que tout cela a repris vie en moi, à la suite de la résolution que j’avais prise d’aller à la source d’un problème psychologique très envahissant et consternant dont je n’arrivais pas à comprendre la raison, mais qui allait à l’encontre de tout le développement spirituel pourtant très réel qui s’était produit en moi presque dès mon arrivée à Auroville, et en particulier depuis 1975. Ne trouvant pas l’origine de ce problème dans cette vie-ci, j’avais commencé à me douter que cette origine pouvait bien se trouver à une autre époque, donc j’avais fait appel à une amie Aurovilienne pour m’aider à entrer dans la transe nécessaire pour retrouver cette autre époque.
Allongée confortablement chez elle sur une natte à même le sol, avec elle discrètement assise à mon côté, je me suis laissée aller sans difficulté dans la transe que sa voix monocorde comptant simplement à l’envers a très vite induite en moi.
Et je me suis retrouvée soudain dans la peau d’une jeune femme qui attendait, debout, dans un château, adossée aux hautes fenêtres qui, je le savais, surplombaient la façade arrière du château et le plan d’eau situé en-dessous. Je me trouvais dans la pièce qui faisait l’angle, la dernière à droite par rapport à ma position; cette pièce, et celle d’à coté sur ma gauche, n’étaient pas elles-mêmes éclairées, mais recevaient quelque lumière et bruit assourdi de la fête qui se passait dans la grande salle située encore plus à gauche, après le grand escalier qui permettait de monter à ce premier étage du château où tout cela se passait.
J’étais une habituée de ce château et de ses fêtes, mais je vivais ailleurs, dans un autre château proche, moins important.
J’étais belle, je le savais, mais je n’étais pas coquette ni séductrice; j’étais comme toujours vêtue d’une robe qui m’allait bien, avec cette nuit-là quelque chose de particulièrement beau et raffiné dont j’étais plus consciente que du reste de ma tenue: une de ces collerettes évasées (que je préférais de loin aux fraises) qui montait autour de mon cou, le mettant en valeur et encadrant joliment ma tête, une collerette en tulle raidi et serti de délicates pierres précieuses multicolores assorties au tissu de ma robe.
J’étais belle, et pourtant j’avais le coeur serré et je n’étais pas heureuse. Debout dans l’ombre, je m’étais adossée aux fenêtres parce que j’attendais, et le temps passait, et celui que j’attendais ne venait pas à notre rendez-vous.
J’étais si triste de constater une fois de plus qu’en dépit de ma beauté, il me préférait des femmes plus séduisantes, plus excitantes, plus provocantes; l’amour véritable que j’avais pour lui ne l’intéressait pas; et la plupart des hommes que je voyais vivre étaient bien pareils.
Peu à peu en moi l’amertume qui montait et montait s’est muée en une sorte de rage désespérée, et une décision a été prise, qui était comme une imprécation: Si pour compter aux yeux des hommes, pour retenir leur attention, il était nécessaire de jouer à ce jeu-là, au jeu du sexe et de la séduction, eh bien, on allait voir ce qu’on allait voir, et j’allais bien changer!!!
Et décidant de ne plus attendre, j’ai quitté les lieux, à grands pas précipités, n’empruntant pas pour partir le grand escalier où j’aurais été vue, mais le petit escalier en colimaçon qui, de l’autre coin de la pièce, descendait dans la tourelle d’angle; quelques instants plus tard j’étais en bas, et sortant discrètement sur le terre-plein devant la façade du château, je rejoignais mon carrosse qui attendait dans la nuit, et  je m’en retournais chez moi.
Une vie nouvelle commençait pour moi – non seulement dans cette vie-là, mais dans bien d’autres après: la force de l’imprécation que j’avais prononcée avait été telle que ce voeu malencontreux s’était perpétué même alors qu’il n’avait plus de raison d’être. Devenu une influence subconsciente dans mon être, ce voeu n’en restait pas moins une influence toujours puissamment agissante, et m’imposant trop souvent un comportement que je détestais et qui me faisait honte, car il semblait nier inéluctablement tout le progrès intérieur qui s’était accompli en moi par ailleurs.
Toujours allongée sur le sol, les yeux clos, dans cette sorte de non-temps qui m’avait permis l’accès à cette vie-là, et à ce moment précis où cette terrible décision si contraire à la vérité de mon être avait été prise, et ce, avec toute l’intensité de la souffrance de n’être pas aimée, je ne pouvais pas mettre en doute ce moment d’un autre temps que je venais de vivre: tout avait été si réel, si simple et tout naturel, il n’y avait aucune raison d’en douter; mais de plus, dès le premier instant j’avais reçu l’information précise du lieu où cette scène se déroulait: j’avais entendu tout à fait clairement ce nom, prononcé directement et distinctement dans ma conscience par une voix inconnue: “AZAY-LE-RIDEAU”.
Mon amie avait, ainsi que nous en avions convenu, gardé le contact avec moi en me posant de temps en temps des questions, me faisant décrire la salle où je me trouvais, le château en son entier et ses autres salles, ainsi que son aspect extérieur et l’environnement tout autour. Détail important: ce château-là, je n’y étais jamais allée dans cette vie-ci, ni avec mes parents, ni pendant mon “pélerinage” personnel. Il m’était parfaitement inconnu; je n’ai pu répondre aux questions de mon amie sur ce château que parce que ma conscience y était, dans cet autre corps qui m’était aussi familier que celui qui attendait à côté d’elle, allongé en trance, et me prêtait tant bien que mal sa voix pour répondre aux questions quand mon amie m’en posait.
Après que j’ai eu un moment de concentration intérieure pour bénir cette jeune femme qui était aussi moi, et appeler sur elle comme sur mon moi présent la guérison de notre problème commun, j’ai fait le léger signe convenu à mon amie, elle a à nouveau compté “à reculons”, et ma conscience est lentement remontée à la surface, vers cette réalité contemporaine.
Mon amie n’attendait que ça pour me dire, tout excitée: “Tu sais, moi je le connais bien, ce château-là, du moins de l’extérieur, j’ai grandi dans la région, c’est exactement comme ce que tu as décrit!!! Si jamais tu retournes en France, ça vaudrait la peine d’aller voir si l’intérieur aussi correspond!…”
Et elle est partie fourrager quelques instants dans des papiers, puis est revenue triomphalement, une carte postale à la main:
“Tiens, voilà, regarde toi-même, c’est pas incroyable, ça?!”

Château d'Azay-le-Rideau, Indre-et-Loire, France

Château d'Azay-le-Rideau, Indre-et-Loire, France (Photo credit: Wikipedia)

En effet, c’était bien la photo aérienne du lieu, on ne peut plus reconnaissable, où je venais de vivre un moment d’une autre époque. Ca fait un drôle d’effet, tout de même, je dois dire!!!
Je ne pensais pas avoir l’occasion de retourner en France de si tôt, mais quelques années après cela s’est produit, et j’en ai profité pour aller enfin voir Azay-le-rideau dans cette vie-ci:
Une impression , dès l’arrivée, d’une grande familiarité. Aussi naturel d’être là que de rentrer chez moi. Seule exprès, sans l’aide du moindre guide, je suis montée par le grand escalier jusqu’au premier étage, suis allée droit dans la dernière salle à gauche, qui était bien telle que je me la rappelais; avec une certaine émotion, j’ai marché vers la façade du fond et, me retournant, je me suis adossée à nouveau aux fenêtres, me mettant exactement dans la position où j’étais dans la scène vécue en cet autre temps. Et je suis restée un long moment comme cela, en silence, me connectant intérieurement à cette autre moi-même qui avait fait le mauvais choix nous affectant encore toutes les deux; et, forte de l’expérience de cette vie-ci, et du vrai secret de l’Amour, découvert grâce au contact direct avec le Divin en moi-même et en tout ce qui est, j’ai donné ce secret, cette vibration d’Amour vrai, à la jeune femme d’autrefois pour guérir sa souffrance et annuler, dissoudre enfin son voeu mal inspiré.
Il n’y avait qu’un détail qui manquait: je ne voyais nulle part l’escalier en colimaçon par lequel j’étais autrefois partie. En scrutant bien de loin le mur d’en face, j’ai vu qu’il était tout recouvert de papier peint… ah, dans le coin à l’extrême droite on pouvait distinguer ce qui pouvait être l’emplacement d’une porte; mais il y avait ce gros cordon qui dans les musées aussi indique un accès interdit au public; que faire?,…
Moi qui habituellement suis tellement respectueuse des règles, j’ai attendu que tous les groupes de visiteurs ne soient plus là et, enfin seule, je suis allée vite fait au-delà du cordon voir de plus près ce qui était dissimulé dans ce mur; il y avait effectivement une porte; ô joie, quand j’ai essayé, elle s’est ouverte; et là, devant mes yeux incrédules, se trouvait mon escalier en colimaçon, dans la tourelle du coin.
Refermant doucement la porte derrière moi, j’ai lentement descendu mon escalier, la gorge serrée par l’émotion, une marche de pierre après l’autre, et je me suis retrouvée dehors, sur le terre-plein, m’attendant presqu’à trouver mon carrosse encore là lui aussi après tous ces siècles!…
Il se trouvait que quelqu’un connu de moi depuis longtemps, et devenu vieux et malade, était à l’hôpital près de Paris; malgré une brouille de longue date,  je lui avais rendu visite avant ce petit voyage “spécial Touraine”; il allait mieux, je l’avais donc laissé avec d’autres pour faire enfin l’escapade tant espérée à Azay-le-rideau. Curieusement, pendant tout le temps que j’ai passé tranquillement ce jour-là dans ce château “inconnu” et pourtant si intimement connu,  j’ai senti avec moi la présence de cette personne, avec qui j’avais toujours éprouvé un lien particulièrement fort; ce lien, j’en étais contente, était à nouveau harmonieux après ma visite à l’hôpital.
Rentrant dans l’après-midi vers Paris, j’ai pris le soir-même de ses nouvelles; son épouse m’apprit qu’en fait le mieux n’avait été qu’apparent et provisoire: il s’était finalement éteint, très paisiblement, pendant mon absence; l’heure qu’elle a indiquée correspondait, ai-je constaté intérieurement,  à celle où j’accomplissais mon “pélerinage” à Azay-le-rideau. Il semblerait qu’un ancien karma se soit véritablement dissous à ce moment-là, à travers tout cet ensemble de circonstances, car depuis lors, le problème qui compliquait tant ma vie s’est graduellement  dissipé, ne revenant plus qu’avec la force toujours amoindrie d’une simple habitude qui peu à peu s’oublie.

5 Comments (+add yours?)

  1. raiyankamal
    Apr 15, 2012 @ 23:04:34

    an amazing account of (your) life, thanks for sharing

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    Reply

    • Bhaga
      Apr 16, 2012 @ 06:52:33

      I am glad that you found some value in that post, thank you for your comment!
      So, you are able to read French, it would seem? How come?!🙂

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  2. raiyankamal
    Apr 16, 2012 @ 18:11:10

    Google helped me. Their word-to-word translation is not perfect so I had to use imagination. By the way, just saw your english translation, I really like your writing style🙂

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    • Bhaga
      Apr 17, 2012 @ 06:50:45

      Oh yes, that’s right, there is Google!!! You really wanted to read that post, I see, bravo! But I am glad indeed that you found my own translation better!…
      Anything that struck you or interested you especially in that tale of mine?

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      • raiyankamal
        Apr 18, 2012 @ 04:56:01

        For me, your tale points to the fact that subtle feelings regardless of being joyful or disturbing, deserve deeper attention and exploration.

        I’m going through a basic spiritual transformation at the moment. A part of the process is to dig deep inside myself for ideas/thoughts/feelings from past that were ignored because they were considered “unrealistic”. Trying to put those ideas back in place and given proper attention to see where they actually lead me to. A little experiment😉

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