La “Colline aux Cerises” et ma Jeunesse Eternelle

L’un des rares moments que je me rappelle de mon enfance s’est passe en France meme, au cours de l’un de ces sejours de six mois auxquels mon pere avait droit apres quatre annees en Afrique.

Chaque fois nous nous retrouvions en France un peu “en touristes”, car les grands-peres et grands-meres des deux cotes, bien que vivant a Paris, passaient une bonne partie du temps de leur retraite a faire des cures diverses ici ou la en France, pays repute pour ses nombreuses sources d’eaux thermales et/ou therapetiques. Comme nous allions bien sur les rejoindre ou qu’ils puissent se trouver a notre arrivee,  nous prenions chaque fois la vieille Citroen conservee pieusement par mon pere. et nous traversions la France en direction de la ville d’eau ou de repos voulue.

Cette fois-la, ma grand-mere paternelle, veuve et donc accompagnee par sa fille, notre tante, faisait un sejour aux Trois-Epis, un de ces charmants lieux d’Alsace, proches de l’Allemagne, qui bordent la Foret-Noire sur les douces hauteurs boisees des contreforts des Vosges. Au bout de quelques jours avec elles sur place pour decouvrir le lieu en lui-meme, par une jolie apres-midi d’ete, nous decidames d’aller faire une petite promenade a pied dans les environs immediats. Mon pere n’etait pas avec nous, autant que je me souvienne, mais je ne sais plus pourquoi. Ma soeur ainee et moi, a l’epoque seules enfants de nos parents, gambadions gaiement devant, avec une agreable impression d’aventure sans danger, en ces lieux totalement inconnus de nous mais tellement proteges…

A un detour du chemin plat que nous suivions, nous voila soudain face a face avec un modeste ecriteau en bois indiquant d’une fleche le debut d’un sentier grimpant vers le haut de la colline, avec, ecrits en majuscules maladroites au-dessus de la fleche, ces mots tentants:

“TARTES AUX CERISES”

Tout excitees, ma soeur et moi retournons en courant vers le petit groupe de notre maman, notre tante et notre grand-mere, qui marchaient sans se presser tout en devisant, comme aiment le faire les grandes personnes. Nous leur expliquons notre trouvaille; leur statut de grandes personnes les empeche bien sur de manifester trop d’enthousiasme, mais quand nous parlons de tartes aux cerises notre oeil exerce percoit tout de meme l’interet qui fait soudain luire leurs prunelles et s’accelerer leur pas: aucun probleme pour les faire accepter de prendre le sentier et d’aller a la ferme ou se trouvaient ces prometteuses tartes aux cerises!

Mais c’est que le sentier grimpait; pas vraiment raide car il zigzaguait sur le flanc de la colline, mais tout cela etait tout de meme bien pentu sans y paraitre. Ma soeur et moi filions joyeusement en avant en sautillant comme des cabris; mais apres un moment, etonnee de ne pas encore voir les autres arriver derriere nous, je m’arretai et leur laissai le temps de devenir visibles plus bas sur le sentier.

Les regardant de loin monter pesamment pas a pas, je me rappelle encore l’etonnement profond que j’ai ressenti, ne comprenant pas pourquoi ces trois adultes n’allaient pas plus vite, ni plus legerement, pour nous rejoindre:

“Mais enfin, qu’est-ce qui leur prend d’aller si lentement? Si elles continuent a cette allure-la, l’heure du gouter sera passee depuis longtemps, on arrivera trop tard et les autres gens auront mange toutes les tartes!!!”

Dans mon propre etat de jeunesse encore si absolue et si spontanee qu’aucun etat qui lui soit contraire a ce point-la ne lui etait meme imaginable, je ne me rendais pas du tout compte qu’elles ne pouvaient tout simplement pas aller plus vite!… Et quand elles ont fini par s’approcher de la ou je les attendais, je n’ai pu a nouveau que constater sans la comprendre la peine evidente qu’elles avaient a  grimper sur ce chemin pour nous si facile a escalader:

“Mais pourquoi donc sont-elles tout essoufflees, alors qu’elles n’ont meme pas couru??? Elles respirent fort, elles trainent les pieds, comme si elles etaient tres fatiguees?! Comment ca se fait? Nous aussi on a fait la meme route qu’elles, et on n’est pas fatiguees du tout!”

Quel stupefiant mystere pour la jeune vie insouciante et impetueuse en moi, qui donnait encore tout naturellement tant de joyeux elan a mes jambes, tant d’agilite et de legerete a mes pieds… Comment aurais-je pu m’imaginer l’etat contraire, sans en avoir jamais encore eu l’experience dans mon propre corps?…

Malgre tout, elles sont finalement arrivees en haut et se sont installees avec de grands soupirs de soulagement aux places que nous avions gardees pour elles a la table ou nous nous etions deja assises en les attendant, ayant commande bien sur egalement a l’avance les tartes en nombre voulu, pour etre sures qu’il y en aurait assez pour nous toutes…

L’image ci-dessous vous donnera une idee du paysage:

Les Trois Epis

Les Trois Epis

 

Une fois tout le monde enfin attable, les tartes nous ont ete servies.

Et alors a commence la seconde partie de cette demonstration qui nous etait bien involontairement donnee, de comment on devient vieux: la gravite qui avait pris le dessus dans leurs corps physiques, etait insensiblement devenue aussi excessive dans leur consciences,  sous forme de serieux, ainsi que le montra la situation inattendue et ultra-comique suivante:

En commencant a manger sa tarte, chacune de nous s’apercut rapidement que la patronne devait etre debordee de travail, et n’avait pas l’aide dont elle aurait eu besoin: elle avait laisse tous les noyaux dans les cerises qui remplissaient les tartes!… A chaque bouchee il fallait se debrouiller pour extraire le noyau du reste, et le deposer d’une maniere ou d’une autre sur l’assiette. Imaginez les contorsions inhabituelles des joues, de la bouche et des levres auxquelles chacune etait obligee de se livrer, et ce, pour chaque cerise de nos tartes abondamment garnies!…

Alors que ma soeur et moi nous nous sommes vite prodigieusement amusees de la situation, riant aux eclats et nous moquant l’une de l’autre a qui mieux mieux, un profond silence s’abattit sur les trois adultes:

Terriblement genees, elles faisaient de leur mieux pour sembler ne s’apercevoir de rien; chacune, l’oeil fixe et la mine plus digne que jamais, s’efforcait de se depetrer de ses noyaux sans se montrer trop ridicule, recueillant finalement chaque noyau avec delicatesse dans sa petite cuillere et le deposant aussi discretement que possible en une pile convenable dans un coin de son assiette. Nous, les deux gamines, nous en etions a cracher carrement nos noyaux droit devant nous, a celle qui cracherait son noyau le plus loin – mais la les adultes trouverent qu’on allait trop loin, justement, et l’une d’entre elles, entre deux noyaux, nous signifia d’arreter ce cirque, si bien que notre si passionnante competition dut s’arreter la. Mais alors, notre attention se reporta toute sur ce qu’elles faisaient elles, et sur leurs mines inenarrables qui nous faisaient poufffer de rire en depit de tous nos efforts pour nous controler. Ma soeur er moi, ecroulees de rire, les regardions faire avec  la fascination et le pur delice d’enfants qui voient pour la premiere fois des adultes habituellement serieux faire des grimaces dont un clown aurait ete fier!!!

Du coup, comme il fallait s’y attendre, nos accompagnatrices ne furent que moderement satisfaites des tartes aux cerises, sans parler de la grimpette qu’il fallut bien entamer ensuite dans l’autre sens, et sans trainer, pour etre de retour a la pension de famille avant la nuit. Tout se termina bien, heureusement, mais je doute qu’elles aient garde un tres bon souvenir de notre aventure. Pour ma part cependant, je dois avouer que c’est reste l’un des plus joyeux moments de mon enfance… Quelle merveilleusement rejouissante apres-midi sur cette “Colline aux Cerises”, comme je l’appelle encore faute de savoir son vrai nom!

Lorsque je veux re-capturer le sens de la jeunesse, l’etat interieur physique et psychologique de Jeunesse a l’etat pur, c’est mon moi rieur et bondissant de la Colline aux Cerises que je fais renaitre en mon etre, comme une bouffee d’air frais stimulante et regeneratrice qui amene un sourire radieux dans toutes mes cellules… Aaaaah…! Merci, Colline aux Cerises…

 

 

 

 

 

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